La Roulette Végétale

Introduction au carnisme - Mélanie Joy. Chp 2

By Stefan - samedi 11 juin 2016 No Comments

Mélanie Joy est une psychologue américaine, professeur de psychologie et de sociologie ainsi que présidente de Beyond carnism. On lui doit l'ouvrage Why We Love Dogs, Eat Pigs, and Wear Cows sorti en 2010 aux éditions Conari Press et traduit en français le mois dernier par les Éditions l'Âge d'Homme Collection V. Avec l'autorisation de l'éditeur, nous partageons avec vous le chapitre deux de l'ouvrage : LE CARNISME : « AINSI VA LE MONDE [Introduction au carnisme], ouvrage préfacée par Matthieu Ricard (Plaidoyer pour les animaux) et Martin Gibert (Voir son steak comme un animal mort ).



melanie joy Introduction au carnisme:
Pourquoi aimer les chiens, manger les cochons et se vêtir de vaches

Melanie joy Introduction au carnisme: 
Pourquoi aimer les chiens,manger les cochons et se vêtir de vaches
traduit de l’anglais (usa) Par laure gall
Éprouveriez-vous du dégoût si l’on vous servait ce soir de la viande de golden retriever (tandis qu’une entrecôte ou un plat de charcuterie vous met systématiquement l’eau à la bouche) ?
Pourquoi la viande de chien est-elle à ce point dégoûtante? Pourquoi certains animaux sont-ils destinés à nous tenir compagnie, tandis que d’autres nous servent de chaussures ou de plat de résistance ?

c’est à ces questions que melanie joy répond dans ce livre révolutionnaire qui l’a rendue mondialement célèbre. le carnisme, explique-t-elle, est une idéologie omniprésente dans nos sociétés et pour cela même invisible, une idéologie qui guide à notre insu nos choix alimentaires les plus quotidiens. en forgeant le terme carnisme, melanie joy lève ainsi le voile sur des mécanismes sociaux et psychologiques extrêmement puissants qui contrarient nos penchants naturels à la compassion. tout comme les féministes avaient dû nommer le patriarcat pour le combattre, joy nous invite à prendre conscience du conditionnement carniste et à le comprendre pour mieux nous en libérer.

Formée à l'université de harvard, melanie joy est docteur en psychologie, discipline qu’elle a longtemps enseignée à l’université du massachusetts. elle se consacre désormais totalement à l’organisation qu’elle a créée et qu’elle préside : Beyond carnism.

LE CARNISME : « AINSI VA LE MONDE » CHAPITRE 2


L’invisible et l’inexistant se ressemblent étrangement.
— Delos B. McKown

Les limites de mon langage signifient les limites de mon monde.
— Ludwig Wittgenstein

Au chapitre 1, nous avons procédé à une expérience mentale. Nous avons imaginé que vous étiez à un dîner, en train de manger un délicieux repas, lorsque votre amie vous a révélé que le ragoût contenait de la viande de chien. Nous avons exploré vos réactions face à cela, puis face au fait que votre amie vous dise qu’elle plaisantait et que vous aviez, en fait, mangé du bœuf.

Tentons un autre exercice. Prenez un moment pour réfléchir, sans vous censurer, à tous les mots qui vous viennent à l’esprit lorsque vous visualisez un chien. Ensuite, recommencez, mais cette fois en visualisant un cochon. Maintenant faites une pause et comparez vos descriptions de ces animaux. Que remarquez-vous ? Lorsque vous pensiez au chien, avez-vous pensé « mignon » ? « Fidèle » ? Et quand vous avez imaginé un cochon, pensiez-vous au mot « boue » ou « transpiration » ? Pensiez-vous « sale » ? Si vos réponses sont similaires à celles citées ici, vous faites partie de la majorité.

J’enseigne la psychologie et la sociologie à l’université, et chaque semestre, je dédie un cours à nos attitudes envers les animaux. J’ai enseigné littéralement à des milliers d’étudiants au cours des années, mais chaque fois que nous faisons cet exercice, la conversation se déroule essentiellement de la même manière, avec des réponses similaires.

Tout d’abord, comme je viens de vous le demander, je demande aux élèves d’énumérer les caractéristiques des chiens, puis les caractéristiques des cochons, et j’écris chaque liste au tableau au fur et à mesure qu’elles sont créées. Pour les chiens, les adjectifs habituels incluent ceux que nous avons déjà évoqués, ainsi qu’« amical », « intelligent », « drôle », « aimant », « protecteur » et parfois « dangereux ». Sans grande surprise, les cochons se retrouvent avec une liste de descriptifs beaucoup moins flatteurs. Ils sont « transpirants » et « sales », ainsi que « stupides », « paresseux », « gras », et « laids ». Ensuite, les élèves doivent expliquer ce que leur inspire chacune de ces espèces. Il n’est de nouveau pas surprenant que, la plupart du temps, ils apprécient au moins – et souvent aiment – les chiens, et sont « dégoûtés » par les cochons. Enfin, je leur demande de décrire leur relation avec les chiens et les cochons. Les chiens, bien sûr, sont nos amis et des membres de la famille, et cochons sont de la nourriture.

À ce stade, les élèves commencent à prendre un air perplexe, se demandant où notre conversation peut bien se diriger. C’est alors que je pose une série de questions, en réponse à leurs précédentes déclarations, et le dialogue donne quelque chose comme ça :

Alors, pourquoi dites-vous des cochons qu’ils sont paresseux ?
Parce qu’ils ne font que se prélasser toute la journée.
Est-ce que les cochons le font dans la nature, ou seulement les cochons élevés pour leur viande ?
Je ne sais pas. Peut-être quand ils sont dans une ferme.
Pourquoi pensez-vous que les cochons d’une ferme – ou dans un élevage industriel, pour être plus précis – ne font rien de la journée ?
Probablement parce qu’ils sont dans un enclos ou une cage.

Qu’est-ce qui rend les cochons stupides ?
Ils le sont, c’est tout.
En fait, les cochons sont considérés comme encore plus intelligents que les chiens. (Parfois, un étudiant intervient, affirmant avoir connu un cochon ou qu’un ami en avait un comme animal de compagnie, et corrobore mes dires avec une histoire ou deux.)

Pourquoi dites-vous des cochons qu’ils « transpirent » ?
Pas de réponse.
Saviez-vous qu’en fait, les cochons ne disposent même pas de glandes sudoripares ?

Tous les cochons sont laids ?
Oui.
Qu’en est-il des porcelets ?
Les porcelets sont mignons, mais les cochons sont dégoûtants.

Pourquoi dites-vous des cochons qu’ils sont sales ?
Ils se roulent dans la boue.
Pourquoi se roulent-ils dans la boue ?
Parce qu’ils aiment la saleté. Ils sont sales.
En fait, ils se roulent dans la boue pour se rafraîchir quand il fait chaud, car ils ne transpirent pas.

Les chiens sont-ils sales ?
Oui, parfois. Les chiens peuvent faire des choses vraiment dégoûtantes.
Pourquoi n’avez-vous pas inclus « sale » dans votre liste sur les chiens ?
Parce qu’ils ne sont pas toujours sales. Seulement quelquefois.
Les cochons sont-ils toujours sales ?
Oui.
Comment savez-vous cela ?
Parce qu’ils ont toujours l’air sales.
Quand les voyez-vous ?
Je ne sais pas. En images, je suppose.
Et ils sont toujours sales en images ?
Non, pas toujours. Les cochons ne sont pas toujours sales.

Vous avez dit que les chiens étaient loyaux, intelligents, et mignons.
Pourquoi dites-vous cela ? Comment le savez-vous ?
J’en ai vu.
J’ai vécu avec des chiens.
J’ai rencontré de nombreux chiens.
(Inévitablement, un ou plusieurs étudiants partagent une anecdote sur un chien qui a fait quelque chose de particulièrement héroïque, intelligent, ou adorable.)

Qu’en est-il des sentiments des chiens ? Comment pouvez-vous savoir qu’ils ressentent effectivement des émotions ?
Je vous assure que mon chien est déprimé quand je ne suis pas bien. Ma chienne a toujours ce regard coupable et se cache sous le lit quand elle sait qu’elle a fait quelque chose de mal. Chaque fois que nous emmenons mon chien chez le vétérinaire il tremble, il a tellement peur.
Notre chien pleurait et cessait de s’alimenter quand il nous voyait faire nos bagages et nous préparer à partir en vacances.
Est-ce que quelqu’un ici pense qu’il est possible que les chiens n’aient pas de sentiments ?
(Aucune main ne se lève.)

Qu’en est-il des cochons ? Pensez-vous que les cochons ont des émotions ?
Bien sûr.
Pensez-vous qu’ils ont les mêmes émotions que les chiens ?
Peut-être. Oui, je suppose.
En fait, la plupart des gens ne le savent pas, mais les cochons sont si sensibles qu’ils développent des comportements névrotiques, comme l’auto-mutilation, lorsque détenus en captivité.
Pensez-vous que les cochons ressentent la douleur ?
Bien sûr. Tous les animaux ressentent la douleur.

Alors, pourquoi mangeons-nous les cochons et pas les chiens ?
Parce que le jambon c’est bon (rires).
Parce que les chiens ont des personnalités. Vous ne pouvez pas manger quelque chose qui a une personnalité. Ils ont des noms, ce sont des individus.
Pensez-vous que les cochons ont des personnalités ? Sont-ils des individus, comme les chiens ?
Ouais, je suppose que si vous apprenez à les connaître, c’est probablement le cas.

Avez-vous déjà rencontré un cochon ?
(À l’exception d’un éventuel rare étudiant, la majorité n’en a jamais rencontré.)
Alors, où avez-vous obtenu vos informations sur les cochons ?
Les livres.
La télévision.
Les publicités.
Des films.
Je ne sais pas. De la société, je suppose.

Que pourriez-vous ressentir vis-à-vis des cochons si vous les saviez être des individus intelligents, sensibles qui peut-être ne dégoulinent pas de sueur, ne sont pas paresseux, ni voraces ? Si vous pouviez les connaître de par vous-même, comme vous connaissez les chiens ?
Ce serait étrange de les manger. Je me sentirais probablement un peu coupable.
Alors, pourquoi mangeons-nous les cochons et pas les chiens ?
Parce que les cochons sont élevés pour être mangés.
Pourquoi élevons-nous des cochons pour les manger ?
Je ne sais pas. Je n’y avais jamais pensé. Je suppose que les choses sont juste ainsi.

C’est juste comme ça. Prenez un moment pour examiner cette déclaration. Pensez-y vraiment. Nous envoyons une espèce à la boucherie et donnons notre amour et notre tendresse à l’autre, apparemment sans aucune autre raison que parce que les choses sont ainsi. Quand nos attitudes et comportements envers les animaux sont si incohérents, et que cette incohérence est si peu étudiée, nous pouvons dire sans nous tromper que nous avons été nourris d’absurdités. Il est absurde que nous mangions les cochons et aimions les chiens sans même savoir pourquoi. Beaucoup d’entre nous passent de longues minutes dans les rayons des parapharmacies à méditer sur le choix de leur dentifrice. Pourtant, la majorité d’entre nous ne prend jamais le temps de réfléchir à quelles espèces animales elle consomme et pourquoi. Nos choix de consommateurs dirigent une industrie qui tue dix milliards d’animaux par an rien qu’aux États-Unis. Si nous choisissons de soutenir cette industrie et que la meilleure raison que nous ayons pour le faire est que les choses sont ainsi, de toute évidence, quelque chose cloche. Qu’est-ce qui pourrait causer à toute une société de se délester de sa capacité de réflexion – et de ne même pas se rendre compte qu’elle le fait ? Bien que cette question soit assez complexe, la réponse est quant à elle assez simple : le carnisme.

Carnisme

Nous savons tous ce qu’est un végétarien – une personne qui ne mange pas de viande. Bien que certaines personnes puissent choisir de devenir végétariennes pour améliorer leur santé, beaucoup de végétariens cessent de manger de la viande parce qu’ils pensent qu’il n’est pas éthique de manger des animaux. La plupart d’entre nous réalisent que le végétarisme est une expression de l’orientation éthique d’une personne, de sorte que lorsque nous pensons à un végétarien, nous ne pensons pas simplement à une personne lambda qui juste ne mange pas de viande. Nous voyons une personne avec une certaine vision philosophique, dont le choix de ne pas manger de viande est le reflet d’un système de croyances plus profond dans lequel tuer des animaux à des fins humaines est considéré comme contraire à l’éthique. Nous comprenons que le végétarisme ne reflète pas simplement un choix alimentaire, mais un mode de vie. Voilà pourquoi, par exemple, quand il y a un personnage végétarien dans un film, il ou elle n’est pas juste représenté(e) comme une personne qui évite la viande, mais comme quelqu’un ayant un certain nombre de qualités que nous associons aux végétariens, comme être un amoureux de la nature ou avoir des valeurs peu conventionnelles.

Si un végétarien est quelqu’un qui croit qu’il est contraire à l’éthique de manger de la viande, alors comment appelons-nous une personne qui croit qu’il est éthique de manger de la viande ? Si un végétarien est une personne qui choisit de ne pas manger de viande, qu’est une personne qui choisit de manger de la viande ?

Nous utilisons actuellement le terme « mangeur de viande » pour décrire quelqu’un qui n’est pas végétarien. Mais est-ce vraiment le bon terme ? Comme nous l’avons établi, un végétarien n’est pas simplement un « mangeur de végétaux ». Manger des végétaux est un comportement qui dérive d’un système de croyances. « Végétarien » reflète fidèlement qu’un système de croyances de base est à l’œuvre : le suffixe « arien » désigne une personne qui défend, soutient ou pratique une doctrine ou un ensemble de principes.

En revanche, le terme « mangeur de viande » isole la pratique de consommer de la viande, comme si elle était séparée des croyances d’une personne et de ses valeurs. Il implique que la personne qui mange de la viande agit en dehors d’un système de croyances. Mais est-ce que manger de la viande est vraiment un comportement qui existe indépendamment d’un système de croyances ? Mangeons-nous des cochons et non des chiens, car nous n’avons aucun système de croyances quand il s’agit de manger des animaux ?

Dans une grande partie du monde industrialisé, nous mangeons de la viande non pas parce que nous le devons ; nous mangeons de la viande parce que nous choisissons de le faire. Nous n’avons pas besoin de viande pour survivre ni même pour être en bonne santé ; les millions de végétariens en bonne santé et menant de longues vies l’ont démontré. Nous mangeons des animaux simplement parce que c’est ce que nous avons toujours fait, et parce que nous aimons leur goût. La plupart d’entre nous mangent les animaux, car c’est juste la façon dont les choses sont.

Nous ne percevons pas le fait de manger de la viande de la même façon que le végétarisme, comme un choix basé sur un ensemble de considérations sur les animaux, notre monde, et nous-mêmes. Au contraire, nous voyons cela comme acquis, comme la chose « naturelle » à faire, la manière dont les choses ont toujours été et seront toujours. Nous mangeons des animaux sans penser à ce que nous faisons ni au pourquoi, parce que le système de croyances que sous-tend ce comportement est invisible. Ce système de croyances invisible est ce que j’appelle carnisme.

Le carnisme est le système de croyances qui nous conditionne à manger certains animaux. Nous pensons parfois des gens qui mangent de la viande qu’ils sont des carnivores. Or, les carnivores sont, par définition, des animaux qui dépendent de la viande pour leur survie. Les consommateurs de viande ne sont pas non plus de simples omnivores. Un omnivore est un animal – humain ou non humain – qui a la capacité physiologique d’ingérer à la fois des plantes et de la viande. Les termes « carnivore » comme « omnivore » sont des termes qui désignent une constitution biologique, pas le choix philosophique d’une personne. Dans la majeure partie du monde d’aujourd’hui, les gens mangent de la viande non pas parce qu’ils le doivent, mais parce qu’ils le choisissent, et les choix proviennent toujours de croyances.

L’invisibilité du carnisme fait que les choix semblent ne pas en être du tout. Mais pourquoi le carnisme est-il resté invisible en premier lieu ? Pourquoi ne l’avons-nous pas nommé ? Il y a une très bonne raison à cela. La raison est que le carnisme est un type particulier de système de croyances, une idéologie, et c’est également un type particulier d’idéologie, particulièrement résistante à l’examen. Examinons tour à tour chacune des caractéristiques du carnisme.

Si le problème est invisible […]
alors il y aura une invisibilité éthique.
— Carol J. Adams


Carnisme, idéologie et statu quo
Une idéologie est un ensemble partagé de croyances, ainsi que les pratiques qui reflètent ces croyances. Par exemple, le féminisme est une idéologie. Les féministes sont des hommes et des femmes qui croient que les femmes méritent d’être considérées et traitées comme les égales des hommes. Parce que les hommes constituent le groupe socialement dominant – le groupe qui détient le pouvoir dans la société – les féministes défient la domination masculine sur tous les fronts, de la maison à la scène politique. L’idéologie féministe constitue la base des croyances et des pratiques féministes.

Il est assez facile de reconnaître le féminisme comme une idéologie, tout comme il est facile de comprendre que le végétarisme n’est pas simplement le fait de ne pas manger de viande. Les termes « féministe » comme « végétarien » évoquent une personne qui a un certain ensemble de croyances, quelqu’un qui n’est pas comme tout le monde.

Alors que dire de « tout le monde » ? Qu’en est-il de la majorité, du grand public, de tous les gens « normaux » ? D’où viennent leurs croyances ? Nous avons tendance à percevoir le mode de vie dominant comme le reflet de valeurs universelles. Pourtant, ce que nous considérons comme normal n’est, en fait, rien de plus que les croyances et les comportements de la majorité. Avant la révolution scientifique, par exemple, les croyances traditionnelles européennes voulaient que le ciel soit composé de sphères célestes qui tournaient autour de la terre, et que la terre soit le centre exalté de l’univers. Cette croyance était si enracinée que de clamer le contraire, comme l’a fait Copernic, et plus tard Galilée, impliquait de risquer sa vie. Donc, ce que nous appelons courant dominant est simplement une autre façon de décrire une idéologie qui est tellement répandue – si enracinée – que ses postulats et ses pratiques sont perçus comme du simple bon sens. On considère qu’il s’agit de faits plutôt que d’opinions, et que ses pratiques sont une donnée plutôt qu’un choix. C’est la norme. C’est ainsi que les choses sont. Et c’est la raison pour laquelle le carnisme n’avait pas encore été nommé jusqu’alors.

Quand une idéologie est si ancrée, elle est essentiellement invisible. Un exemple d’une idéologie invisible est le patriarcat, l’idéologie dans laquelle la masculinité est plus valorisée que la féminité et où les hommes ont de ce fait plus de pouvoir social que les femmes. Réfléchissons, par exemple, à laquelle des qualités suivantes est la plus susceptible d’apporter un succès social et financier à quelqu’un : l’affirmation de soi, la passivité, la compétitivité, le partage, le contrôle, l’autorité, le pouvoir, la rationalité, l’émotivité, l’indépendance, la dépendance, le dévouement, la vulnérabilité. Il y a des chances pour que vous ayez choisi les qualités considérées comme masculines, sans réaliser que vos choix reflètent des valeurs patriarcales ; la plupart d’entre nous ne perçoivent pas le patriarcat comme une idéologie qui nous apprend à penser et à agir d’une certaine façon. Les hommes comme les femmes acceptent sans se poser de questions le fait qu’il vaille mieux être, par exemple, plus rationnel et moins émotionnel, même si ces qualités sont aussi nécessaires l’une que l’autre à notre bien-être. Le patriarcat existait depuis des milliers d’années avant que des féministes ne nomment cette idéologie. Tout comme cela est le cas avec le carnisme. Fait intéressant, l’idéologie du végétarisme a été nommée il y a plus de 2 500 ans ; ceux qui choisissaient de ne pas manger de viande étaient appelés « Pythagoriciens », parce qu’ils suivaient la philosophie alimentaire de l’ancien philosophe et mathématicien grec Pythagore.

Plus tard, au XIXe siècle, le terme « végétarien » a été inventé. Mais c’est seulement aujourd’hui, après des siècles à nommer ceux qui ne mangent pas de viande, que l’idéologie de la consommation de viande est nommée. À certains égards, il est logique que le végétarisme ait été nommé avant le carnisme. Il est plus facile de reconnaître celles des idéologies qui ne relèvent pas du courant dominant. Mais il y a une autre raison, plus importante, pour laquelle le végétarisme a été nommé et pas le carnisme. La principale façon dont les idéologies enracinées demeurent ancrées est en demeurant invisibles. Et le principal moyen qu’elles ont pour rester invisibles est de rester anonymes. Si nous ne la nommons pas, nous ne pouvons pas en parler, et si nous ne pouvons pas en parler,
nous ne pouvons pas la remettre en question.

Tout ce qui est sans nom, qui n’est pas dépeint en images […] tout ce qui est mal nommé en tant que quelque chose d’autre, est rendu difficile à appréhender, tout ce qui est enfoui dans la mémoire par l’effondrement du sens dans une langue inadéquate ou mensongère – cela deviendra, non pas simplement tacite, mais indicible.
— Adrienne Rich


Carnisme, idéologie et violence
Bien qu’il soit difficile, voire impossible, de remettre en question une idéologie dont nous ne savons même pas qu’elle existe, la tâche est encore plus ardue lorsque que cette idéologie cherche activement à demeurer cachée. Tel est le cas avec des idéologies telles que le carnisme. Je me réfère à ce type particulier d’idéologie comme à une idéologie violente car elle est littéralement organisée autour de la violence physique. Autrement dit, si nous retirions la violence du système – en arrêtant de tuer des animaux – le système cesserait d’exister. La viande ne peut pas être obtenue sans tuer. Le carnisme contemporain s’organise autour d’une violence intensive. Ce niveau de violence est nécessaire afin d’abattre suffisamment d’animaux pour que l’industrie de la viande puisse maintenir sa marge bénéficiaire actuelle. La violence du carnisme est telle que la plupart des gens ne sont pas disposés à la regarder, et ceux qui le peuvent s’en trouvent gravement bouleversés. Dans mes cours, quand je montre un film sur la production de viande, je dois prendre un certain nombre de précautions visant à m’assurer que l’environnement psychologique est suffisamment sûr pour exposer les élèves à des images qui, inévitablement, vont leur causer de la détresse. Et j’ai personnellement travaillé avec de nombreux défenseurs du végétarisme qui souffraient du syndrome de stress post-traumatique (SSPT) à la suite d’une exposition prolongée au processus d’abattage ; ils ont des pensées intrusives, des cauchemars, des flash-back, des difficultés de concentration, de l’anxiété, de l’insomnie, et une foule d’autres symptômes. En près de deux décennies de conférences et d’enseignement sur la production de viande, je n’ai encore jamais vu personne qui ne réagisse pas en étant confronté à des images d’abattage. En général, les gens détestent voir des animaux souffrir.

Pourquoi détestons-nous voir les animaux souffrir ? Parce que nous nous soucions des autres êtres vivants. La plupart d’entre nous, même ceux qui ne sont pas des « amis des animaux » en tant que tels, ne souhaitent causer de souffrance à personne – humain ou animal – surtout si cette souffrance est intense et inutile. C’est pour cette raison que les idéologies violentes ont un ensemble spécial de défenses qui permettent aux personnes humaines de soutenir des pratiques inhumaines sans même réaliser ce qu’elles font.

Pas des tueurs nés
Il existe un ensemble considérable de preuves démontrant que l’homme a une aversion apparemment naturelle pour le meurtre. Une grande partie de la recherche dans ce domaine a été menée par l’armée; les analystes ont constaté que les soldats avaient tendance à tirer intentionnellement au-dessus de la tête de leur ennemi, ou à ne pas tirer du tout.

Les études sur les combats durant les guerres napoléoniennes et de Sécession ont révélé des statistiques étonnantes. Compte tenu de la capacité des hommes, de leur proximité avec l’ennemi, et de leur puissance de feu le nombre de soldats ennemis touchés aurait dû largement dépasser les 50 %, résultant en un taux de centaines de morts par minute. Cependant, au lieu de cela, le taux de succès est seulement d’un ou deux par minute. Et un phénomène similaire s’est produit au cours de la Première Guerre mondiale : selon le lieutenant britannique George Roupell, la seule façon qu’il avait d’obtenir de ses hommes qu’ils cessent de tirer en l’air était de sortir son épée, en marchant dans la tranchée, et de « les frapper dans le dos en […] leur disant de tirer bas »4. Les taux de feu de la SecondeGuerre mondiale étaient également remarquablement faibles : l’historien et le général de brigade de l’armée américaine S.L.A. Marshall a rapporté que, pendant la bataille, le taux de tir était d’un simple 15 à 20 % ; autrement dit, sur cent hommes engagés dans un échange de tirs, seulement quinze à vingt utilisaient effectivement leurs armes. Et au Vietnam, pour chaque soldat ennemi tué, plus de cinquante mille balles avaient été tirées1.

Ces études ont appris à l’armée que pour obtenir des soldats qu’ils tirent pour tuer, et participent activement à la violence, ceux-ci devaient être suffisamment désensibilisés au fait de tuer. Autrement dit, ils doivent apprendre à ne pas ressentir – et à ne pas se sentir responsables de leurs actes. On doit leur apprendre à dépasser leur propre conscience. Pourtant, ces études démontrent également que même face à un danger immédiat, dans les situations de violence extrême, la plupart des gens sont opposés au meurtre. En d’autres termes, comme Marshall le conclut, « la grande majorité des combattants à travers l’histoire, au moment de vérité lorsqu’ils pouvaient et devaient tuer l’ennemi, se sont révélés être des “objecteurs de conscience” ».2

Comme je l’ai mentionné au chapitre 1, le premier moyen de défense du système est son invisibilité. Nous avons déjà traité de l’invisibilité sociale et psychologique du carnisme. Mais les idéologies violentes dépendent également de l’invisibilité physique, leur violence est bien dissimulée au regard du public. Avez-vous déjà remarqué que, bien que nous faisions naître, élevions, et tuions dix milliards d’animaux par an, la plupart d’entre nous n’avaient jamais vu ne serait-ce qu’une seule partie du processus de production de la viande ? Une fois que nous pensons sincèrement à la viande que nous mangeons, dès que nous nous rendons compte que nos goûts culinaires sont loin d’être déterminés par nos propres préférences naturelles, et non altérées, alors « les choses sont juste ainsi » n’est tout simplement plus une explication suffisante à la question de savoir pourquoi
nous mangeons des cochons, mais pas des chiens. Passons maintenant à la manière dont les choses sont vraiment.

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